13. Déc 2025

Remy

Cher Remy,

C’est Aurélie de la P’tite Réinventerie, Aurélie qui parcourt le monde avec son vélo Brompton et filme ses rencontres, Aurélie que nous aurions adoré rencontrer mais qui est en ce moment en Corée du Sud, qui nous a donné ton contact. Nous ne connaissons pas Aurélie, nous lui avons écrit après voir découvert sa vidéo sur Tracy et depuis, nous échangeons des messages. Rencontrerons-nous Aurélie un jour comme tu l’as rencontré toi, un jour chez toi, au bord de la rivière ?

Les rues pour venir jusqu’à toi ressemblent plutôt à des allées de forêt et portent des noms comme « rue des saumons », « rue des chasseurs », « rue de la truite »… Quand nous arrivons chez toi, il fait un grand ciel bleu et un grand froid blanc. Nous sommes trois seulement – Robin est un peu malade. Ta chienne Fidji, une bergère allemande à poils longs, nous accueille sans bruit, en se faufilant sous les branches des sapins chargées de neige. Puis toi, avec ton grand sourire franc, tu nous accueilles comme si nous nous retrouvions après plusieurs années sans s’être vus. C’est plaisant de se rencontrer-revoir. « On fait le tour du propriétaire ? » Nous voici dans tes pas, sur ce terrain situé dans le comté de Maskinongé, en Mauricie. Il fait vraiment froid mais le soleil est là et tout est simplement magnifique.

Remy, c’est incroyable tu sais. Ta façon de nous recevoir chez toi, de nous raconter comment tu as construit ta vie ici. Tu ne nous connais pas après tout, mais tu nous ouvres les portes de ton paradis, celui que tu as construit pour jouir d’une paix royale. La paix qui consiste à choisir ses relations, à décider de laisser le diable hors de chez soi (la compagnie d’électricité en l’occurence pour toi), à construire son chez-soi de ses mains, à puiser l’électricité dans le soleil, l’eau dans le sol, et à pisser dehors. Tu nous dis que la nature est un cadeau du ciel.

Tu es Breton, à l’origine. Mais Québécois depuis plus de 40 ans. Tu en as l’accent. Formé à l’école de la marine marchande, tu es « un gars de bateau », un marin qui pense ses maisons comme des bateaux, autonomes. Tu es papa de deux filles et un garçon, grand-père de cinq petites-filles, tu as quitté leur maman et tu vis avec Brigitte aujourd’hui. Tu es prof, spécialisé en énergie solaire.

Je pousserai d’autres petits cris de surprise car tu n’as pas une vie banale, Remy. Si tu as vécu en ville à une époque, tu l’as aussi quittée? Quand tu y retournes chaque mois, pour ces cours qui ne sont pas en visio, tu ne dors pas de la nuit. Trop de monde, trop de bruit. Tu as rénové une roulotte pour t’installer dans un camping. Mais les campings ? Tellement de bruit ! L’histoire te mènera là, sur ce terrain dissimulé, où il n’y a pas de bruit mais toute la vie qui vit. Pendant plus d’un an, tu habites dans un abri Tempo. Il faut se figurer la chose : c’est un abri dont les parois sont en plastique. Et il fait moins 40 degrés parfois au coeur de l’hiver. Tu as un petit poêle à bois, quand il est chaud, ça va. Mais c’est à peine imaginable de concevoir ta vie, hiver compris, dans cet abri. Tu y repenses avec affection semble-t-il. De quoi avons-nous vraiment besoin finalement. Après ça, tu vis dans une première micro-maison, toute petite, aujourd’hui ta remise. Et puis, tu construis votre mini-maison actuelle. Comme un bateau. Autonomie totale. C’est un bonheur de t’entendre nous raconter comment tu l’as pensée, et c’est même un bonheur de t’entendre t’insurger de l’imbécilité de tant d’autres qui bâtissent des « maisons-sacs en plastique », tellement étanches qu’elles ne respirent plus. À qui profite le crime de construire ainsi ?

On se sent si bien chez toi, Remy. Le bois partout et ces vitres par lesquelles nous voyons je-ne-sais quel oiseau venir picorer des graines, puis un écureuil. Le soleil tape, le poêle chauffe, le café coule et assis tous les quatre, tous les cinq quand Brigitte nous rejoindra, nous refaisons le monde. En t’écoutant, je me redis à quel point il est plaisant de partager avec quelqu’un qui vit la vie dont il rêve, qui est heureux de ses choix, de sa place, de ce qu’il fait. Est-ce si courant finalement ? Parfois, tu te prends la tête dans les mains, parce que tu constates l’imbécilité et les non-sens du monde et que cela te rend fou. Le climat et le pétrole et les mains-mises et les mensonges ; nous nous demandons ensemble ce qu’il faut savoir et ce qu’il vaut mieux ignorer pour tenir, où est notre pouvoir, à quels endroits de nos vies ? Tu questionnes pourquoi nous agissons comme nous agissons, captifs, faisant nos choix en pensant au moment où il faudra revendre plutôt qu’en pensant à notre présent, à nous qui vivons dedans. « Pour quoi au bout de la ligne ? » Tu as raison Remy, pour quoi au bout de la ligne ? Toi qui vis sans recevoir de facture, sans le fil à la patte des banques, qui a construit de tes mains ce que tu as, qui a stoppé quand l’argent n’était plus là, repris quand il revenait. Parce qu’il revient l’argent, il arrive quand on en a besoin, tu en as fait l’expérience. Remy, tu me sembles si riche. Et je crois que tu sais la richesse de ta vie. Dans vos plantations, votre silence et votre paix, vos arbres et vos projets, à Brigitte et à toi.

Tu nous parles de tes amis, des voisins, parce qu’on ne fait rien tout seul. Tu nous le diras plusieurs fois. Sans les autres, on ne fait rien. Quand nous partirons, tu nous diras aussi que tu es à une période de ta vie où tu veux redonner ce que tu as reçu, transmettre. Brigitte nous parle de votre chienne et de son caractère, des comportements des enfants qu’elle garde, plus dispersés, plus violents aussi qu’avant. Brigitte a changé de vie en venant vivre ici, dans une mini-maison, une mini-cuisine où finalement, rien n’est plus impossible qu’avant. Au contraire.

J’aimerais réaliser vraiment quel moment tu nous as permis de vivre, Remy, dans le froid de votre grand dehors et la chaleur de votre petit dedans. Je retiens qu’au-delà de votre mini-maison, tu as construit votre paix. Elle est bleue comme le ciel, blanche comme la neige, verte comme les sapins. Elle est totale et royale. Elle est faite de choix, de sélection, de ressources naturelles. De cet ours que tu croises un jour dans ton jardin, du loup, des oiseaux, de la terre qui offre, nourrit, de la rivière qui file et qui fige au rythme des saisons.

Nous te quittons après plus de trois heures passées ensemble. Nous te rendons les chaussons que tu as sorti pour que nous n’ayons pas froid aux pieds. Notre rencontre a-t-elle vraiment eu lieu ? J’en doute un peu et il me faut me concentrer pour me dire que si, bien sûr, ça a a été le cas. Tu vis comme tu vis, tu existes, tu es là-bas, qui marches dans la neige avec Fidji, bardé de tes convictions et tes révoltes, le sourire franc, la vie franche, souhaitée, voulue, réalisée. La paix grandiose et souveraine ! On ne peut pas changer le monde Remy, pas nous cinq, mais on peut construire des univers entiers, sains. C’est déjà beaucoup, non ?

Cher Remy, merci de nous avoir montré que les voies tracées ne sont pas obligatoires. Que nous choisissons nos pièges et sommes libres de nos résistances, nos délivrances et nos perspectives. Parfois, cela demande de vivre sous un abri précaire mais où est le vrai confort ? Nous nous posons la question en rejoignant notre voiture pour te quitter. Ton énergie venue du soleil et du sol, tes mains et ton courage, ces autres qui t’aiment, t’entourent et t’aident, que tu aimes, entoures et aides, ta vue au fil des saisons : il semble là ton confort. Bientôt, il y aura même des poules. Moi aussi, je le vois là le confort ; dans une vie choisie.

Je te laisse Remy, en te disant merci. Que quelqu’un comme toi enseigne et transmette est un vrai signe d’espoir pour nos lendemains.

À bientôt, je nous le souhaite.

Aurélie

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